Le « Selfie » : Une expression narcissique

Selfie

Selfie : n.m ;Photo prise de soi-même à bras portant avec son téléphone portable destinée à être publiée sur les réseaux sociaux.

« Don’t you selfie ? »

En 1859, Baudelaire écrivait, à propos de l’invention de la photographie :

« A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. »

La violence de ses propos résonnerait étrangement mais sans doute assez juste aujourd’hui dans le jeu des miroirs de nos smartphones vénérés.

Que dit cet instantané de ceux qui les réalisent ?

Comment expliquer ce phénomène « Selfie » ?

Narcissisme décomplexé ? Outil de communication ? Objet de contestation ?

Cet acte anodin peut revêtir des formes graves, et porte les pratiques sociales de toute une génération, tournée vers elle-même et la maîtrise de son image.

« L’Egoportrait »

Tout le monde se souvient du mythe de Narcisse. Ce jeune adolescent s’éprend de son image en voyant son reflet dans l’eau et finit par en mourir.

 

On sait aussi que Freud utilise le mot « narcissisme » pour désigner l’amour du sujet pour sa propre personne.

Mais c’est aujourd’hui le récent succès des « selfies » qui nous semble donner une nouvelle actualité à ce mythe.

Les « selfies » enferment-ils leurs auteurs dans leur égocentrisme ou bien les ouvrent-ils à une nouvelle forme de communication ?

L’E-mage

Si prendre des photos avait pour but d’échanger avec les autres une part de nos singularités pour mieux se connaitre mutuellement, le selfie introduit la photo ultra personnelle, destinée à être exposée dans un but d’échange illusoire, une image de soi maitrisée pour contraindre la perception de l’autre, orienter le like vital à la présence digitale.

Le cliché égocentré, ou « selfie », n’aura jamais connu autant de succès depuis son émergence sur les réseaux sociaux peuplés par d’« hypra connectés ».

« Depuis janvier 2014, le terme “selfie” a été mentionné plus de 92 millions de fois sur la seule plate-forme Twitter, soit une croissance de 500 % par rapport à 2013 », souligne le réseau à gazouillis.

Pourtant, cette remarquable ascension peut atteindre des sommets de mauvais goût et de vacuité, l’« Ego portrait » desservant la promotion du moi.

Si les 14-18 ans sont 90 % à partager cet engouement pour l’autoportrait, complice tant d’une scénarisation de leur existence qu’un moyen d’affiliation à une communauté en atteignant les 40 % publiés sur les réseaux, les adultes ont également mis le doigt dans l’engrenage de ce moyen d’expression cher aux ados.

Une université pour adultes installée à Londres, « City Lit », a même dispensé un cours hebdomadaire intitulé « L’art de l’autoportrait », qui proposait notamment, du 12 mars au 4 avril 2015, d’« améliorer votre compréhension critique de l’autoportrait photographique ».

Dérives et (f)utilités du « selfie »

Sage comme un selfie ?

Si le « selfie » est resté un temps cantonné à un cadre sage, les réseaux n’ont pas tardé à l’en faire sortir, débridant l’imaginaire prolifique de photographes amateurs online prêts à sortir du lot.

Les objectifs se sont déplacés, perdant la tête pour se focaliser — pour ne citer qu’eux — sur les jambes nues (« Legsie ») ou bien,  les cheveux (« Helfie »).

Le « selfie » s’est infiltré en tous lieux et en toutes circonstances, au-delà de la bienséance souvent requise.

Les photographes pratiquant l’autoportrait dégainent leur objectif avant et pendant les obsèques de leurs proches (Tumblr Selfies at Funerals), certains allant jusqu’à s’immortaliser sur les pierres tombales.

Selfie : à la vie, à la mort.

Plusieurs personnes sont mortes en prenant des selfies. Trop absorbées par la prise de leur cliché, elles en ont oublié les dangers que présentait  leur environnement…

Ainsi, certains ont chuté d’un pont en Espagne et en Ukraine, d’une falaise au Portugal, et ont péri dans des accidents de la route meurtriers au Mexique ou aux Etats-Unis…

Toutes les dérives sont possibles, jusqu’à ces clichés controversés avec des sans-abri ou ceux d’une équipe médicale chinoise lors d’une intervention chirurgicale.

A sa décharge, le « selfie » peut avoir de nobles desseins, ainsi l’organisation américaine « Cancer Research » a lancé une campagne de « selfies », sans maquillage (« No Make Up Selfie ») en mars 2014, incitant les femmes à se photographier sans artifice.

Cette initiative a permis de lever 12,5 millions de dollars (10,7 millions d’euros) pour lutter contre le cancer.

Sébastien Lesault

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