Le social cooling ou quand la pression de l’e-réputation pousse les internautes à l’autocensure

En êtes-vous victime ? Pour le savoir, une seule question : avez-vous déjà hésité à liker un post ou repris trois fois un tweet pour le rendre plus politiquement correct ?

Le social cooling, ou refroidissement social, est le nouveau cyber-phénomène qui vous a peut-être déjà affecté parce que vous avez un jour fait très (trop) attention à ce que vous alliez publier sur le net, comme si vous vous sentiez observé par Big Brother. Sans vous en rendre compte, vous vous êtes autocensuré ! Peur d’exprimer votre opinion via un « like » ou une publication car peur que cela soit mal vu ou préjudiciable.
Pas un mot plus haut que l’autre, pas de photo triste, au contraire une vie exaltante : à croire que nos vies sur le cloud est plus passionnante que dans notre quotidien. On rentre tous dans le rang : on ne dit plus ce qu’on pense, on ne montre plus qui on est vraiment. On modifie son comportement : on est déjà « refroidi ».

La liberté d’expression est-elle menacée ?

L’internaute se bâillonne : il fait attention à sa réputation numérique, devient méfiant, prudent. Il se sent surveillé.
Le critique hollandais des technologies numériques, Tijman Shep, a identifié très récemment cette tendance émergente : le « social cooling » ou « refroidissement social ». Il pense que « la collecte et l’utilisation de nos données numériques personnelles conduisent à un ‘refroidissement du corps social ‘ ». Il l’a exposé sur un site éponyme (https://www.socialcooling.com/) qui reprend l’idée que les données que nous fournissons, sans le vouloir, par nos comportements numériques sont récoltées et évaluées par les data-brokers, littéralement les « courtiers de données ».
Ces derniers utilisent des algorithmes pour décortiquer et créer des scénarios sur notre vie privée. Un clic, une histoire. Une photo, une autre trace digitale. Les recherches, les hashtags, les likes, les avis, les commentaires, les notes : toutes ces informations qu’on donne et qui sont reprises et analysées. Ainsi, à partir de petits détails, ces marchands de données concluent sur nos orientations politiques, religieuses ou sexuelles, notre état de santé, nos projets d’achat, nos centres d’intérêts… Chaque donnée est une mine d’or pour les marques et institutions avec lesquelles nous interagissons.

https://www.socialcooling.com/

Protection de notre vie privée et droit à l’oubli

Et même si nous savons que « parce que c’est gratuit, c’est toi le produit » (https://youtu.be/8vLSf1i4E7A), on reste très surpris de découvrir que Google sait assez facilement si vous êtes enceinte en recoupant les données de vos mails et de vos recherches dans son célèbre moteur. Quant à Facebook, ce dernier sait si vous êtes hétéro ou gay même si vous n’affichez pas clairement votre orientation sexuelle dans votre statut.
Mais, comme le souligne Tijman Shep, en plus de valoir une fortune, ces données ne sont pas du tout protégées. Les internautes commencent à comprendre que leur réputation numérique peut affecter leurs sphères privée et professionnelle. Alors, et pour être bien noté par les banques, assurances, futurs employeurs, ils changent de comportement. « C’est l’effet pervers et à long terme d’une vie dépendante de l’économie de la réputation » écrit Tijman Shep qui voit 3 conséquences à ce refroidissement numérique : une culture de la conformité (autocontrôle), de l’aversion au risque et une rigidité sociale.

https://www.socialcooling.com/

Là où les grands industriels voient dans la data le nouvel or, Tijman Shep y voit le « nouveau pétrole », poursuivant sa comparaison avec le réchauffement climatique. Selon le chercheur, « la data pollue lentement, de manière invisible notre vie sociale. Et les effets pourront bientôt être dévastateurs ».
En ligne, il n’est jamais question de faillibilité humaine car chaque action est irréversible et indélébile. Alors Tijman Shep précise « quand les algorithmes jugent chaque chose que nous faisons, nous avons besoin de protéger notre droit à faire des erreurs ».
Soucieux de notre réputation sur la toile, on veut effacer ses traces en ligne. On veut « nettoyer » sa propre vie privée, on fait appel au « droit à l’oubli » (1)

Vers une culture du conformisme

Quel bel avenir ! Plus personne ne débordera, tout sera bien lisse : de vrais moutons ! Notre vie privée digitale sera bientôt notre double bien pensant. Pensée positive sans discontinuité.
Sortir du rang pourrait coûter cher à l’internaute. Tout se base sur une dictature de la réputation et de l’image. On note, on est noté.
Jusqu’à maintenant c’est la pression sociale du groupe autour de nous qui structurait notre comportement (les apprentissages des parents, les règles de savoir-vivre, l’école, les amis,…). Désormais, la pression vient du net et des innombrables avis postés en ligne. Une erreur en ligne et c’est une traque contre vous qui se mettra en place.
On tend vers une dictature de la réputation. En Chine, tous les citoyens adultes ont une “note de confiance” approuvée par le gouvernement. Cette note révèle à quel point ils se sont bien comportés. Elle est basée sur les casiers judiciaires, sur ce qu’ils disent sur les réseaux sociaux, sur ce qu’ils achètent et même la note de leurs amis.
Comme l’a relevé Tijman Shep, le « social cooling » pourrait conduire à une société uniformisée, allergique à la prise de risque, sans plus aucune spontanéité.

Va-t-on nous retirer le droit de s’indigner, de dire non aux réformes politiques, d’avoir des pensées marginales ?
Quand certains utilisent de faux profils, d’autres créent des avatars pour s’exprimer plus librement. Quand certains se désabonnent des réseaux sociaux, d’autres plus avertis sécurisent leur navigation et correspondances électroniques (via Tor).
Mais dans la grande majorité, les internautes sont vigilants, attentifs et pèsent chacun de leurs mots, tempèrent leurs réactions. Ne pas se dévoiler. Ne pas heurter. Ne prendre aucun risque.

 

 

 

 

 

 

Typhenn LAURENT

[1] plus d’infos sur le droit à l’oubli : http://www.influenceursduweb.org/le-droit-a-loubli-oui-mais-pour-qui/ , http://www.droit-oubli-numerique.org/ et sur
la nouvelle réglementation européenne (GDPR) applicable en mai 2018, sur https://www.cnil.fr/fr/principes-cles/reglement-europeen-se-preparer-en-6-etapes )

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