Monétiser nos données personnelles : une idée raisonnable ?

À l’apogée du big data, les données personnelles sont devenues le véritable or noir du web.
Les fournisseurs de ces données précieuses c’est nous, les internautes. De façon plus ou moins consciente, nous alimentons chaque jour cette mine d’or.

Les grands groupes du web sont les premiers à en tirer des bénéfices considérables.

Pourquoi ne pas reprendre la main sur ce qui nous appartient et devenir les bénéficiaires légitimes de l’économie que génèrent nos données ? Pourquoi ne pas vendre nos datas pour en tirer profit ?

C’est l’idée que propose le think tank Génération Libre.

Est-ce vraiment réalisable et à quel prix ?

La monétisation des données personnelles, c’est quoi le principe ?

Les initiateurs : le think tank Génération Libre

Le think tank Génération Libre propose pour la première fois en France, le concept de marchandisation des données personnelles, dans un rapport publié jeudi 25 janvier 2018.

L’objectif est d’inverser le rapport de domination des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) en proposant aux internautes de reprendre le pouvoir en monétisant leurs données. Une forme de réappropriation légitime.

Ce concept libéral a déjà été abordé aux Etats-Unis par le chercheur en informatique Jaron Lanier, dans son livre Who Owns The Future, publié en 2012.

Génération Libre serait en quelque sorte le Robin des Bois du web.

Une monétisation contractuelle

L’idée est que nous devenions propriétaires de nos données personnelles et puissions les monnayer de façon contractuelle.

« Chacun mettrait dans son contrat ce qu’il veut », explique Gaspard Koenig, président de Génération Libre.

Pour le think tank, la monétisation de ses données ferait office de consentement explicite de la part de l’internaute. L’économie des données gérées par les GAFAM ne s’organiserait plus au détriment des internautes.

La monétisation contractuelle serait un moyen d’échange plus transparent et créant un climat de confiance.

Vendre ses datas : des bénéfices proportionnels

Les données personnelles : un marché fructueux

L’utilisation d’IoT (objets connectés) et nos pratiques sur le web produisent quotidiennement des ressources qui alimentent les datas sans que nous en ayons réellement conscience.

En 2020, le marché des données des citoyens devrait atteindre 80 milliards d’euros. Les GAFAM récupèrent 95 % du marché et le volume mondial de collecte de ces datas est estimé à 30000 giga-octets par seconde.

Nous fournissons les données, les GAFAM s’en saisissent

Un bénéfice individuel dérisoire

La proposition de Génération Libre est tentante face aux bénéfices exponentiels que se font les dominants d’Internet grâce aux internautes. Une façon de reprendre la main sur ce qui nous appartient.

Mais l’idée est utopique car en pratique, la somme de revente de nos données serait dérisoire. Génération Libre estime une rente de seulement 10 euros par an et par personne.

Prises individuellement, nos datas personnelles ne valent pas grand-chose, c’est le croisement de millions de données qui a de la valeur.

Ces gains minimes ne suffiraient pas à inverser le rapport de force avec les GAFAM.

Les freins juridiques d’un concept à double tranchant

La protection de la vie privée avant les intérêts commerciaux

Contrairement aux États-Unis qui font des « datas » le moteur de l’économie numérique, l’Union européenne priorise l’éthique et le droit pour une réelle protection des données personnelles.

En Europe, notre vie privée est protégée par le Règlement européen sur les données personnelles (2016) et le RGPD (Règlement général sur la protection des données).

Ces règlements permettent notre sécurité en nous donnant des droits sur nos données personnelles. En revanche, ils ne permettent pas de déléguer ces mêmes droits à une entreprise en concluant un contrat.

Patrimonialité : un statut juridique complexe

Pour pouvoir monétiser nos données, il faut qu’elles nous appartiennent. C’est pourquoi le think tank Génération Libre voudrait instaurer la patrimonialité des données personnelles.

Nos données personnelles relèvent du droit de la personnalité. Elles sont extrapatrimoniales. Les rendre patrimoniales impliquerait que les individus soient juridiquement propriétaires d’eux-mêmes et de tout ce qui en découle. Cela serait conflictuel avec le droit à la protection des données personnelles défini par le RGPD.

Vendre nos datas serait une forme de consentement mais sans jurisprudence ni patrimonialité des données personnelles ce consentement pourrait être en contradiction avec l’ordre public. Il serait difficile d’avoir une assurance sur le traitement qui serait fait de nos datas, du territoire d’hébergement, de leur revente entre entreprises, …

Cette complexité juridique profiterait surtout aux entreprises.

Se vendre : des conséquences à prévoir

Vers une marchandisation des individus

L’idée de monétisation des données personnelles pose un problème éthique. Ce pourrait être le début d’une marchandisation des individus.

“En donnant aux données personnelles un caractère patrimonial, et au-delà, on ferait de l’être humain une marchandise”, Olivier Desbiey, membre du Laboratoire d’Innovation Numérique (LINC) de la CNIL.

La contractualisation de soi comme produit vendu serait une forme d’asservissement à l’acheteur. Certains vont même jusqu’à employer le terme « esclave ».

Il ne s’agit plus uniquement de vie privée, mais de rapport à soi.

Devenir un produit concurrentiel : quel impact ?

En vendant sa vie privée, l’internaute deviendrait lui-même un produit. Un produit implique une valeur marchande.

Cette valeur individuelle ne serait pas sans conséquences psychologiques et sociologiques. Notre sentiment d’appréciation sociale et celui de notre estime de soi seraient impactés.

Chacun aurait une valeur plus ou moins importante, en fonction de critères de référence. Mais quels critères ? Qui les fixerait ?

La notion de valeur impliquerait un rapport concurrentiel constant entre les internautes qui pourrait motiver certains à dépasser les limites fixées dans le partage de leur intimité

Conclusion

Est-ce que monétiser ses données serait réellement se les réapproprier ? Rien n’est moins sûr.

Les vrais gagnants resteraient les GAFAM et les grands groupes. Monétiser ses données personnelles est une idée légitime mais elle ne permettrait pas de rivaliser avec les dominants du web et d’inverser la tendance.

L’aspect pécunier n’aurait pour conséquence que de pousser certains à sacrifier leur vie privée pour des sommes dérisoires et se plonger dans la gueule du loup sans en mesurer les conséquences.

On assisterait à une fusion dangereuse entre « monde réel et monde numérique ».

C’est ce dont le RGPD nous protège en privilégiant l’éthique et la protection de notre vie privée.

 

 

Sandy Viguier

www.sandy-viguier.fr

 

 

 

 

 

 

Sources :

https://www.challenges.fr/high-tech/et-si-on-vendait-nos-donnees-personnelles-aux-gafa_563175

https://instinctbusiness.com/idees-tpe-pme/monetisation-des-donnees/

http://blog.economie-numerique.net/2018/03/15/la-monetisation-des-donnees-une-perspective-qui-fait-debat/

http://blog.lefigaro.fr/bensoussan/2018/02/pour-un-droit-de-propriete-et-une-monetisation-des-donnees-personnelles.html

https://www.zdnet.fr/blogs/zapping-decrypte/la-monetisation-des-donnees-personnelles-la-nouvelle-marotte-39863830.htm

http://www.econovateur.com/rubriques/anticiper/ethsociete010202.shtml

http://parisinnovationreview.com/article/vendre-ses-donnees-personnelles-est-ce-vraiment-raisonnable

https://www.actualitesdudroit.fr/browse/tech-droit/donnees/13860/vendre-ses-donnees-personnelles-la-nouvelle-tendance

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/nouveau-monde/nouveau-monde-vendre-nos-donnees-personnelles-pas-si-simple_2568689.html

https://www.lepoint.fr/high-tech-internet/donnees-personnelles-une-start-up-francaise-vous-propose-de-les-vendre-18-05-2018-2219684_47.php

https://pixellibre.net/2018/01/revendre-donnees-personnelles-enorme-c/

https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/01/26/et-si-chacun-vendait-ses-donnees-personnelles-sur-internet_5247706_3234.html

https://www.cnetfrance.fr/news/rgpd-faudra-t-il-vendre-nos-donnees-personnelles-pour-arrondir-nos-fins-de-mois-39869738.htm

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