Retour sur le marché de la mort numérique : le temps de la maturité et de la prévoyance

La mort numérique, une problématique qui hante les pages de ce blog depuis 2011. Le thème a en effet connu de nombreux débats et de grandes évolutions ces 10 dernières années. La prise de conscience progressive des internautes quant au devenir de leurs données numériques et leur constat d’impuissance face aux géants du net, ont abouti à des solutions juridiques (à la rédaction desquelles les internautes ont fortement contribué) et à une prise en main individuelle accompagnée par de nouvelles offres sur le marché de la mort numérique.

Mort numérique : les acteurs historiques tournés vers les proches du défunt

Le défunt n’étant (a priori…) plus un prospect, les entreprises du web ont d’abord investi le champ de la mort numérique en proposant à ses proches lieux de recueillement et sites mémoriels.

Les tombes virtuelles et sites mémoriels

Les années 2010 ont vu fleurir les tombes et les cimetières virtuels. Des sites comme Celesteo ou quietis.com qui, à leurs débuts, permettaient aux internautes de se recueillir virtuellement sur la tombe de leurs proches et d’y déposer des messages ou des bougies virtuelles, ont progressivement élargi leurs prestations. Ils se revendiquent désormais comme une « plateforme sociale » pour Elysway,  ou comme « un réseau social de l’hommage et du souvenir, un ‘’deathbook’’ pour partager ses émotions, (…) la retransmission vidéo de la cérémonie, le QR code et le crowdfunding au service des familles endeuillées » (formule du site de Memoiresdesvies.com).

« Elysway est un nouveau lieu de repos, un lien virtuel avec les cieux. […]On ne meurt vraiment que lorsque tout le monde vous a oublié(e)… Elysway garde les souvenirs vivants. Toujours. » (formule et capture d’écran du site elysway.com)

Parmi la multitude de sites mémoriels qui ont vu le jour, seuls quelques-uns ont subsisté. Dans nos cœurs (qui a racheté Paradis-blanc) a réussi à s’imposer sur le marché, grâce à la collecte systématique des avis de décès, pour devenir le 4e site funéraire le plus fréquenté au monde[1]. Jardindusouvenir.fr, enhommage.fr, i-tomb.net ou imemoria.com ont en revanche disparu. Idem pour la start-up toulousaine passportuniversaleternity.com qui reliait mondes réel et virtuel par l’intermédiaire de plaques munies d’un code-barres donnant un accès sécurisé à des films, textes, ou photos.

La courte vie de la majorité de ces sites pose la question de la pérennité des données qui leurs sont confiées. S’ils s’engagent pour « toujours » comme Elysway, qu’advient-il de ces souvenirs en cas de cessation d’activités lorsque les utilisateurs se trouvent confrontés à la page parking d’un hébergeur?

L’usage de ces sites et la permanence paradoxale de la présence des absents sur le web interrogent également notre rapport au deuil. Ces effets font aujourd’hui l’objet de programmes de recherches scientifiques comme le projet ENEID. Dans les cas de disparitions les plus tragiques, comme celui de la petite Fiona, on ne saurait dire si ces sites apportent un secours ou bien empêchent les proches de faire leur deuil, en s’accrochant à des vestiges numériques qui font virtuellement persister le disparu.

Enfin, nous pouvons nous questionner sur la convenance morale de certaines pratiques. Dans le cas de « Dans nos cœurs », l’avis de décès, collecté de manière systématique, est publié sur une page dédiée qui permet à quiconque de s’exprimer sur le défunt, et même de devenir gestionnaire de cet espace, sans consentement préalable de la famille. Des aspects de la vie du défunt, réels ou fantasmés, peuvent ainsi être accessibles publiquement et contrarier ainsi le droit à l’oubli.

Le casse-tête de l’accès aux données post-mortem

Le défunt demeure ainsi vivant sur le web. Si ses proches souhaitent fermer ses comptes, les démarches peuvent être, en l’état de notre droit, d’une extrême complexité, comme en atteste les articles de Sarah BEDOS et de Mégane HAMMOUM sur ce blog. La CNIL rappelle que les droits d’accès, de modification et de suppression prévus par la loi sont des droits personnels qui s’éteignent à la mort de la personne concernée et ne sont donc pas transmissibles. Un héritier ne peut donc avoir accès aux données d’un défunt. Il n’est autorisé qu’à mettre à jour les informations du défunt (avis de décès…). Si le Règlement européen sur la protection des données personnelles entre en application le 25 mai 2018, son article 27 indique clairement que ce texte ne s’applique pas aux données à caractère personnel des personnes décédées. La principale avancée en la matière est la Loi pour une République Numérique, promulguée en octobre 2016 (dont nous restons en attente du décret d’application) qui offre à l’internaute la possibilité d’organiser le sort de ses données personnelles après sa mort.

De nouveaux services voient le jour et font appel à la prévoyance des internautes devenus plus avertis dans leur utilisation d’internet et moins naïfs quant au traitement de leurs données personnelles.

Prendre en main son devenir numérique post mortem : l’heure de la maturité

La loi pour une République numérique a révisé la loi Informatique et libertés. Le principe : permettre à l’internaute, de son vivant, de gérer son identité numérique après sa mort. Le nouvel article 40-1 permet aux personnes de donner des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de leurs données et de désigner une personne de confiance pour exécuter ces directives.

Choisir entre conservation de la mémoire et droit à l’oubli

La réponse à cette question est propre à chacun. Certains chercheront à pérenniser leur existence sur les réseaux sociaux tandis que d’autres souhaiteront que leur identité numérique disparaisse avec eux. Une entreprise comme Dead social propose à sa communauté d’envoyer un dernier message Facebook ou Twitter rédigé par l’utilisateur et automatiquement publié à sa mort. La diffusion peut être étalée dans le temps, prolongeant un peu plus la présence virtuelle de leur auteur.

Pour les plus soucieux de préserver leur existence sur le web social, les chercheurs du MIT et l’entreprise Eterni.me, font la promesse de créer, grâce aux données récoltées au cours de nos vies, un avatar numérique, projection post-mortem d’un autre nous-même et capable de simuler une conversation avec nos proches par l’intermédiaire d’un chatboat doté de nos traits physiques et psychiques…

Le testament numérique et le paramétrage de ses funérailles

Des sites comme testamento.fr proposent la rédaction d’un testament olographe (qui pourra, sur option complémentaire, être enregistré par un notaire) recueillant les dernières volontés et l’inventaire des biens de l’internaute, ainsi que le nom des exécuteurs testamentaires. D’autres, dédiés à l’organisation de notre transmission numérique (comme movieternity.com), donnent accès à un espace personnalisé de notre vivant, enrichi au fil du temps par des textes ou des vidéos, comme autant de témoignages que nous désirons transmettre.

Ces dernières années, l’internaute a pu également comparer leurs prestations des opérateurs de pompes funèbres grâce à des sites comparatifs (comme meilleures-pompes-funebres.com ou comitam-obséques.com). Il peut désormais aller encore plus loin en programmant les plus petits détails de ses propres funérailles avec Chapitre2. Ce site internet permet gratuitement « d’enregistrer vos souhaits pour votre cérémonie d’enterrement : musique, fleurs, tenue, lieu de la cérémonie…Ainsi, vos proches n’auront pas à improviser le jour de votre enterrement et pourront respecter toutes vos volontés. Vous êtes sûr d’avoir un enterrement qui vous ressemble et vous soulagez vos proches de faire des choix à votre place, avec les doutes que cela entraîne. ».

Les coffres forts numériques

Beaucoup d’entre nous utilisent déjà des espaces de stockage virtuel comme Google Drive, iCloud ou Dropbox. Le trait de génie de nouveaux venus comme Econocom, E-mylife, Memocloud, Edeneo ou Grantwill, est d’offrir, en un seul outil, un assistant de classement sécurisé pour les documents importants et de le convertir, le moment venu, en un canal quasi unique de transmission pour les héritiers qui disposent légalement de nos documents officiels, instructions posthumes ou fichiers confidentiels mais aussi des identifiants de nos différents comptes. Il offre aussi la possibilité de laisser un message multimédia ou encore la possibilité d’écrire ses mémoires. Les proches, notifiés au moment de la création de notre compte, sont ensuite chargés de prévenir le site en cas de décès.

capture d’écran réalisée sur le site edeneo.fr

Ces coffres forts, sorte d’assurance vie de nos informations numériques, semblent des solutions crédibles, recommandées par des assureurs comme Axa, ou GMF et certifiées par la CNIL par un label spécifique, renouvelable tous les 3 ans. Il atteste de la qualité du service, avec 22 exigences à respecter par l’opérateur et le fournisseur (chiffrement des données, authentification forte, pérennité du stockage, traçabilité des activités, effacement immédiat des données supprimées définitivement par l’utilisateur…). Le coffre-fort numérique est aussi inscrit dans le droit français depuis 2016.  Et pour éviter les offres commerciales abusives, l’appellation ‘’coffre-fort numérique’’ est protégé par le code la consommation (Article L122-22  et Article L137 du Code des postes et des communications électroniques).

Les pratiques sociales s’ajustent aux changements provoqués par la digitalisation de notre société, et un rituel aussi traditionnel que le deuil s’adapte petit à petit à ces transformations. De nouvelles solutions numériques apparaissent avec pour objectif de nous aider à accepter une perte et nous aider à préparer notre propre disparition. Des solutions aujourd’hui mieux encadrées par la loi, avec des motifs qui ne sont pas que compassionnels mais avant tout marchands…

Marie-Charlotte Mazens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Article de Pauline PHOUTHONNESY du 1.11.2016 sur https://www.lanouvellerepublique.fr/actu/en-savoir-plus-507

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